Utopika : le lycée utopique en kakémonos

Du 17 au 24 octobre, des kakémonos ont envahi le péristyle de l’hôtel de ville de Tours. 250 élèves ont réfléchi en groupes à la question “quel serait pour vous, un lycée utopique ?”, posée par l’association Coopérer pour un autre lycée. Théâtre, technologie, photographie, écriture…. ils ont choisi les médiums de leur choix pour illustrer leur réflexion, avec l’aide d’un graphiste. Anne-Virginie Brotons, présidente de l’association, psychologue de l’éducation nationale et ancienne thérapeute, revient sur le projet Utopika. 

Lisa Darrault : Qu’est ce que l’exposition Utopika ? 

Anne-Virginie Brotons : Dans l’association, nous avons différents groupes de travail. Le groupe consultation jeunes a eu une fonction diagnostic : la prise de parole des jeunes, et ce que serait pour eux un lycée utopique. L’utopie, car elle prend en compte la réalité et résout un problème auquel nous n’avons pas de solution dans l’immédiat, à la différence de l’idéal, qui correspond plutôt à la toute puissance, le plaisir, sans contrainte. Nous avons voulu prendre la parole des jeunes à travers des médias, mais sans leur mettre un micro sous le nez. En passant par l’art, la création, le graf… Ce projet a décroché la subvention de la Fondation de France “grandir en culture”, qui a permis de le concrétiser. À partir de novembre 2019, 10 groupes de lycéens de Touraine se sont réunis, entre 20 et 30 par groupe, autour de moyens artistiques propres à chacun : théâtre, technologie, un groupe de sciences et techniques du management et de la gestion (STMG), qui a travaillé avec l’atelier d’écriture, photographie, arts visuels, architecture… Les kakémonos sont la représentation graphique de leur réflexion, via le médium choisi. Ils étaient encadrés de professeurs, et d’intervenants, comme Jacques Perry-Salkow, auteur de livres sur les anagrammes. 

Les kakémonos des étudiants

L.D. : Comment avez-vous recruté les groupes d’élèves ? 

A-V. B. : Nous avons sollicité les filières artistiques des lycées de Tours, et des professeurs se sont présentés spontanément, pour faire participer leurs groupes. On a aussi proposé à des personnes déjà sensibilisées au projet de l’association. Nous avions également un groupe à Saumery (à côté de Blois), une clinique psychiatrique où il y a une unité de scolarisation. Pendant le confinement, la clinique s’est retrouvée en quarantaine. Le petit groupe d’élèves a travaillé avec la clinique toute entière sur cette question du lycée utopique. Ça a débouché sur un rendu incroyable, qui donnera lieu à un documentaire.

L.D. : Combien de temps ont-ils travaillé dessus ? 

A-V. B. : Il y a eu un premier temps de lancement du travail en novembre 2019, à la maison des ados d’Indre-et-Loire. Chaque groupe est venu chercher un gabarit blanc, nous étions presque une centaine. C’était vraiment dans l’idée de leur dire “vous avez une page blanche”. Ils ont symboliquement décroché une page blanche, pour l’emmener dans leur groupe et la ramener ensuite imagée. Ce lancement était accompagné d’une conférence, “la page blanche, un monde à construire”, qui a réunit différents intervenants et artistes. Muriel Barbery, à qui l’on doit L’élégance du hérisson, Lilou Scheele, lycéenne à Balzac et auteur de nombreux livres, ainsi que l’illustratrice japonaise, Chiaki Miyamoto. À l’issue de leur temps de travail, ils ont rencontré le graphiste pour mettre en forme leurs idées. Ils ont ensuite imprimé les kakémonos au lycée d’Arsonval, qui a une section spéciale imprimerie pour des supports de communication complexes. L’exposition, prévue au mois de mai, a été reportée au mois d’octobre. Ils ont donc travaillé dessus jusqu’en mars, puis ils ont pu continuer un peu pendant le confinement. Il y a d’ailleurs un groupe, en première générale, qui a émergé à distance, pendant le confinement, avec un prof qui avait déjà des groupes en technologie et en théâtre. La distance a un peu compliqué le travail coopératif, surtout pour les échanges avec le graphiste, ça a pris plus de temps. On a donc reporté l’exposition à la première semaine des vacances d’octobre. 

Les élèves ont utilisé diverses techniques pour mettre en forme leurs réflexion sur un lycée utopique

L.D. : Comment est née l’association “coopérer pour un autre lycée ?”

A.-V.B. : L’idée m’est venue de ma double culture, réunissant à la fois la ligue de l’enseignement dont je fais partie (le courant de l’éducation populaire) et le médico social, (le courant de la psychothérapie institutionnelle, où l’on pense que c’est tout le milieu qui peut soigner le sujet). Elle part de l’envie, du besoin, de créer un dispositif lycéen avec une prise en charge plus globale. En 2016, j’ai réuni quelques personnes et on a travaillé sur nos valeurs, qu’est-ce-que l’école ? De ces réflexions est né le projet de l’association tourangelle “Coopérer pour un autre lycée”. Avec ce petit groupe de réflexion, nous avons monté treize groupes de travail coopératifs (GTCO), autour de différents thèmes : économie sociale et solidaire, citoyenneté, art et culture, consultation jeunes, dispositif lycéen… Chaque groupe a quatre missions : organiser un évènement, occuper une fonction en lien avec le thème, écrire un rapport et tenir un carnet de bord de la vie de groupe. L’association réunit 40 à 50 bénévoles, de différents milieux : éducation nationale, mais aussi dans le domaine médico-social. Il y a une vraie volonté de décloisonner, d’ouvrir, et que les uns apprennent des autres. Nous voulons défendre l’institution scolaire, et remettre l’apprentissage, la curiosité, les Lumières, au cœur de la construction de la société.

L.D. : Quelles formes a pris le projet associatif ?

A.V. B. : C’est à la fois le dispositif lycéen (un dispositif expérimental, lycée de la seconde chance en cours d’étude), et un pôle ressources. Ce pôle serait un espace tiers, un lieu qui ferait le lien entre le dispositif lycéen ou d’autres expériences, et la recherche. Ce pôle ressources est la véritable innovation.

L.D. Pourquoi avoir choisi ce nom là pour l’association ? 

A-V. B. : La question de l’altérité est au cœur de notre réflexion. Actuellement on a peur de l’autre, on s’en protège, la crise sanitaire a parfois renforcé ces sentiments. C’est une question au centre des relations sociales aujourd’hui, on a plus tendance à être replié sur soi, que d’essayer de comprendre ce qui est enrichissant dans la différence. Les exemples sont nombreux, comme le Brexit, les phénomènes institutionnels de replis ethniques, identitaires… Coopérer pour l’autre c’est vraiment se mettre ensemble pour travailler par rapport à la question de l’altérité et de la différence, et s’en enrichir.

L.D. : Quelle sera la suite ? 

A-V. B. : Des lycées sont déjà intéressés pour accueillir l’exposition, car elle est autonome et itinérante : chaque kakémono est accompagné d’un texte qui le contextualise. Comme ça, elle pourra être exposée dans les lycées, les CDI…  

En ce qui concerne la suite plus générale, l’ouverture du pôle ressources pédagogiques. Ce pôle est valable pour toutes les personnes qui accueillent des groupes. On peut appliquer la pédagogie institutionnelle et la pédagogie coopérative dans les lycées, mais aussi en bafa, en psychiatrie, dans un foyer… À partir du moment où l’on a des groupes, même auprès d’un public adulte, à l’université par exemple. Ce pôle sera donc à disposition des personnes qui veulent faire évoluer les choses grâce à ces courants plus coopératifs. Ces courants qui essaient de nouer  l’individuel et le collectif, de donner un peu plus de responsabilité de parole dans les groupes. Ce n’est plus uniquement des individus qui viennent recevoir un savoir. C’est une manière de penser et de structurer les apprentissages. Le pôle ressource peut aussi faire des formations, et se veut être une interface entre l’association et la recherche. Le dispositif lycéen quand à lui est en négociation avec les autorités académiques, avec les tutelles, c’est en travail, mais ce n’est pas la priorité. On y réfléchit pour un travail à long terme.

Merci à Anne-Virginie Brotons pour sa participation. 

Photos de Catherine Legrand.

Propos recueillis par Lisa Darrault.

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