Reportage : une semaine de rencontres, entre bienveillance et solidarité

Du lundi 23 au samedi 28 août se déroulaient les rencontres annuelles inter Sels, rassemblant 70 systèmes d’échanges locaux (Sel) à Pierrefitte-ès-bois (45). Après l’annulation de l’année dernière en raison de la crise sanitaire, la joie de se retrouver était au rendez-vous. Reportage sur ces systèmes d’échanges non monétaires de savoir-faire ou de produits.

9h. Les échos du micro raisonnent dans le petit village de Pierrefitte-ès-bois. Abritée à l’ombre du barnum disposé devant la cantine du centre de vacances, une centaine de personnes est rassemblée. C’est l’agora, où chacun présente les activités de la journée, dans une ambiance bon enfant. Manuel Aurat, membre du Sel de Blois, réclame : “il manque deux personnes pour aider à la préparation du repas ce soir”. L’événement autogéré se déroule cette année à la frontière de la Sologne (Loiret). Dans un coin, à l’ombre, Laurence Dumas, bénévole à Community Forges, l’association qui réalise les sites web des Sel, supervise les autotest Covid. Elle résume : “l’événement permet aux différents systèmes d’échanges locaux de se rencontrer. Comme nous avons tous nos propres fonctionnements, on partage des idées et nos expériences. C’est une semaine d’échange où l’on crée du lien”.

Généralement constitués en associations, les Sel sont des systèmes d’échanges non monétaires de savoir-faire ou de produits. Aujourd’hui, il en existe environ 700 en France, réunis par une charte, socle commun à tous. Cette charte définit les valeurs principales : gratuité, respect, tolérance, bienveillance, convivialité. “Le lien est plus important que le bien.” Le jardin enchanté, Sel de Saint-Sebastien-sur-Loire (44), est un exemple concret de cette philosophie. Depuis mars, ce jardin partagé et accessible à tous relit poésie, permaculture et rencontres. Si les curieux sont nombreux, attirés par les structures en bois et les tournesols géants, des temps collectifs sont aussi organisés pour rassembler les jardiniers en herbe ou confirmés. (Retrouvez ici le témoignage complet d’Eric Le Chaix, un des selistes à l’origine du projet.)

Créer du lien entre les Sel de toute la France 

Dans ce même souci d’accessibilité à tous, les volontaires peuvent participer à la semaine de rencontres Inter Sel à moindre coût. Il faut bien sûr être adhérent, dit “seliste”, et effectuer au moins deux heures de tâches collectives sur la semaine (ménage, préparation des repas…). Pour la répartition, un grand tableau permet aux participants de choisir leurs créneaux. En raison du Covid et de la taille du site, le format est réduit par rapport à 2019, qui avait rassemblé environ 350 personnes, souligne Laurence Dumas : “on revient à taille humaine, nous avons plus de temps pour échanger et se retrouver”. 

La carte permet de localiser les sels présents sur la semaine.

L’occasion de présenter, lors de temps communs, les structures qui concernent tous les Sel. Entrecoupés de moments de partage de compétences dans tous les domaines, de la mécanique à la sculpture, en passant par le tricot, la botanique… Des intervenants extérieurs participent aux rencontres : les acteurs locaux comme l’association Châteauneuf-sur-Loire en transition, mais aussi la visite de la ressourcerie de Gien, première ressourcerie de France. “Cet événement permet de former un réseau.” 

“Rencontrer des gens qui partagent les mêmes valeurs de convivialité et de bienveillance”

10h05. Ce matin, un travail commun sur certains articles de la charte des Sel est prévu, parmi d’autres activités, comme un atelier d’écriture créative, un autre de yoga, ou encore la présentation de la Route des Sel. Marine Pontoise, de la Rochelle, est bénévole à la Route des Sel, qui propose aux 2600 adhérents d’être hébergés gratuitement chez l’habitant dans d’autres villes. Les nuitées sont alors comptées en unités de Sel. Comme dans chaque système d’échange local, les “unités”, appelées différemment selon les endroits, sont des unités de temps : “un service rendu sur une heure équivaut à 60 unités. Une nuitée correspond souvent à une heure de service rendu”. Il existe aussi un système de gardiennage, pour compenser sa nuitée par une heure de service rendu dans la journée. Par exemple, s’occuper du jardin et des animaux d’une famille partie en vacances. « C’est l’occasion de rencontrer des gens qui partagent les mêmes valeurs de convivialité et de bienveillance.

11h26. Derrière le Barnum, au soleil, dans un léger nuage de poussière blanche, deux selistes, armées de limes à bois, s’appliquent à sculpter du béton cellulaire, concentrées. Chantal, d’Auch, polit les contours de son papillon, et Agathe, venue de Châtellerault, transforme un bloc en A, à l’aide d’une lime, supervisées par Jean. Bénévole dans un centre social, il propose aux jeunes de s’essayer à la sculpture. “Le béton cellulaire n’est pas cher, et c’est un matériau tendre, qui se façonne facilement. On peut le sculpter avec tout ce qui travaille le bois. Ici, l’outil le plus cher, c’est la scie à bois, qui doit coûter 30 €.” Ils sculptent, tout en prenant le temps de la réflexion, sans forcément savoir à l’avance ce qu’ils vont créer. 

L’intergénérationnalité, un sujet qui réapparaît toute la journée

13h45. Fin du repas, préparé par le seul salarié de l’événement, Didier le cuisinier, aidé des volontaires du jour. Marylise Le Garrec, seliste de Brest, s’assoit au soleil, à proximité d’un petit groupe de musiciens amateurs, qui reprennent joyeusement des chansons françaises. Depuis quatre ans, elle est membre du conseil d’administration des Sel’idaire. L’association, sorte de maison commune des Sel, travaille à leur promotion. “Les Sel évoquent le troc, le bric à brac, mais c’est aussi du militantisme. On demande aux selistes de s’impliquer, individuellement ou collectivement : on aime bien savoir ce qu’ils font pour leur commune, faisant sens avec la charte.” Un sujet qui lui tient à cœur, l’intergénérationnalité. “On manque de jeunes ! Il faudrait arriver à capter leur attention. L’idéal serait que des jeunes s’inscrivent à plusieurs dans les Sel !” La problématique est souvent évoquée au cours de la journée, notamment pendant la table-ronde de l’après-midi, autour des Sel et des liens possibles avec l’économie solidaire.

De nombreux sujets ont été abordés au cours d’une table ronde. Le thème « arborescence des Sels autour de l’ESS » a dévié, le débat s’achevant sur la question d’intergénérationnalité : comment toucher les jeunes ?


16h12. Retour sous le barnum, où Laurence Dumas présente l’association Community Forges, hébergeur de 700 plateformes dans le monde, dont 400 françaises. Ils conçoivent, développent et proposent des outils aux Sels, réalisent leurs sites, mais travaillent aussi autour des monnaies complémentaires : “nous hébergeons la plus grosse monnaie complémentaire du Kenya”. Au même moment, une Seliste emmène un petit groupe faire une promenade botanique, à la découverte des plantes de la région. D’autres encore ont choisi le conte Kamishibaï. Cette variété de découvertes est l’essence même des Sel, souligne Marine Pontoise. “C’est un système fantastique. Les Sel ça ronronne. On les a vu naître, nous sommes dedans depuis 25 ans. La philosophie est vraiment très belle.

Pour aller plus loin : les témoignages de selistes ici.

Lisa Darrault.

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